Les batailles de l’Arsenal de Rochefort

Les batailles de l’Arsenal de Rochefort

5 juillet 2019 0 Par Pas Si Secret

Il y a un peu plus de 350 ans, Louis XIV ordonne la création d’un nouveau chantier naval pour redorer sa flotte. C’est ainsi que naît l’Arsenal de Rochefort… et plusieurs batailles tragiques.

Où construire l’Arsenal Royal ?

Un projet littéralement dans le vent

Des navires en kit

La ceinture de feu

Le raid sur l’île d’Aix

Le désastre de la bataille des brûlots

La renaissance

 

🎁 Section bonus 🎁

📺 Le reportage vidéo

Où construire l’Arsenal Royal ?

           L’histoire de Rochefort, c’est celle d’un roi qui cherche à se constituer une flotte digne de la Royal Navy anglaise. En 1660, sa Marine Royale est en piteux état : elle ne compte que 31 navires, tous en très mauvais état. Les ports de Toulon et de Brest ne pouvant pas fournir assez de navires, Louis XIV charge son ministre, Colbert, de bâtir un nouveau chantier naval.

           C’est le début d’une incroyable enquête de terrain qui a bien failli éliminer Rochefort ! C’est le cousin de Colbert, Colbert de Terron (ce sont bien deux hommes différents), qui s’en charge. Après plusieur smois de recherches, il finit par évoquer cinq candidats : Rochefort bien sûr, mais aussi Tonnay-Charente, Brouage, La Seudre et Soubise.

plan arsenal rochefort XVIIe siècle
Plan de l’Arsenal de Rochefort au XVIIe siècle, au début de sa création

           Il va falloir plusieurs années avant de se décider. Brouage est rapidement éliminée car la cité s’ensable. Suivent alors de nombreuses visites et expertises au cours desquelles chaque candidat devient favori, à un moment ou à un autre. Rochefort finit par l’emporter pour plusieurs raisons. Déjà, le bourg est bien situé puisqu’il se trouve dans un marais, ce qui complique une attaque par la terre. Il est aussi au fond d’un estuaire, donc facilement défendable contre des navires. Enfin, on a les ressources en bois sur place pour construire les vaisseaux de guerre. C’est donc le lieu idéal.

Un projet littéralement dans le vent

           Mais la ville a bien failli ne pas voir le jour. Un an avant sa construction, le 25 novembre 1665, une violente tempête balaye les côtes. C’est une catastrophe : les dégâts sont importants et, pire encore, elle a envoyé un navire se fracasser sur le rocher des Palles, à l’entrée de la Charente.

maquette arsenal rochefort
Maquette de Rochefort et de son Arsenal réalisée en 1835 par Pierre-Marie Touboulic,
visible au musée Hèbre de Saint-Clément

           Colbert (le ministre) abandonne donc le projet rochefortais et annonce que Brest et Toulon devront faire l’affaire. Son cousin va alors commencer une intense campagne de persuasion pour soutenir Rochefort, campagne qui porte ses fruits en 1666. L’ambition de Colbert est alors claire : « Le désir de sa Majesté est qu’on fasse de l’Établissement de Rochefort le plus grand et le plus beau qu’il y ait au monde ».

Des navires en kit

           Si stratégiquement, Rochefort est un bon emplacement, c’est aussi une catastrophe pour la construction navale. Le fleuve est envasé, il faut donc dégager régulièrement les formes de radoub. Surtout, il n’est pas assez profond pour y faire naviguer des bateaux de guerre. Comment faire, dans ce cas ? Tout simplement en procédant par étapes.

           Au commencement, il y a l’Arsenal de Rochefort. C’est ici qu’on doit construire les bateaux et uniquement les bateaux, c’est-à-dire la coque, les mâts, le gréement… Pas d’équipage, pas de réserves et encore moins de canons. Ainsi, ils sont suffisamment légers pour remonter le fleuve sans racler le fond. Pour cela, ils sont tirés par des hommes depuis les berges : c’est ce qu’on appelle le halage.

maquette arsenal rochefort
L’Arsenal de Rochefort représenté sur la maquette Touboulic datant de 1835

           Les navires sont ensuite ravitaillés en eau à Saint-Nazaire grâce à la fontaine Lupin. Troisième étape : l’équipage embarque depuis Port-des-Barques. On a donc les marins et les réserves, mais il manque l’essentiel : les canons ! Et c’est dans la rade, là où l’eau est suffisamment profonde, qu’on va armer les vaisseaux de guerre.

La ceinture de feu

           Le problème de cette méthode, c’est qu’entre le moment où ils quittent l’Arsenal de Rochefort et le moment où ils sont parés au combat, les bateaux sont vulnérables à une attaque ennemie. Et les Anglais, maîtres des mers, sont bien décidés à réduire ce chantier naval en cendres. Il va donc falloir défendre la ville et la rade. C’est le point de départ d’une série de fortifications qu’on appelle la ceinture de feu.

           On construit une première série de fortifications aux XVIIe et XVIIIe siècles en renforçant d’abord la citadelle du Château d’Oléron, puis en construisant la Redoute de l’Aiguille et en rénovant le fort de Fouras, et en érigeant le fort Louvois. Dans le même temps, on protège l’embouchure du fleuve avec le fort La Pointe, le fort Lupin puis celui de l’île Madame. Pendant ce temps, l’île d’Aix est fortifiée avec la construction du fort de la Rade et, plus tard, la batterie de Jamblet.

carte fortifications rade XIXe
Carte des fortifications des côtes charentaises au XIXe siècle

De cette façon, on contrôle la rade, même si ce n’est pas parfait : les canons ne peuvent pas tirer assez loin pour fermer complètement les accès. Mais le plus important, c’est d’empêcher l’ennemi de remonter la Charente pour s’attaquer à l’Arsenal de Rochefort.

Un siècle plus tard, sous l’Empire, on érige de nouvelles fortifications pour blinder la rade. On commence par construire le fort Enet et le fort Liédot pour fermer l’accès Est, puis on continue avec le fort Napoléon (rebaptisé plus tard “de la Galissonière”) sur Oléron et enfin, le fameux fort Boyard. Le tout sans compter les nombreuses batteries côtières.

Le raid sur l’île d’Aix

           Cette débauche de fortifications n’a pourtant pas empêché l’Arsenal de Rochefort d’être attaqué deux fois. Si la première bataille fut brève et surtout dommageable pour l’île d’Aix, la seconde fut l’une des pires défaites de la Marine impériale.

           La première attaque a lieu en 1757. Les Anglais débarquent sur l’île d’Aix, très mal protégée, et rasent le fort de la Rade. Ils restent trois jours et provoquent de sérieux dégâts sur l’île. Mais ils repartent trois jours plus tard, sans même essayer d’atteindre Rochefort. Pourquoi ? Certainement à cause des fortifications dressées le long de l’estuaire, dont le mastodonte qu’est le fort de Fouras. Le commandant de l’armée britannique a sûrement craint de lourdes pertes et a préféré rebrousser chemin.

raid île d'aix
Le raid sur l’île d’Aix – 1764

Le désastre de la bataille des brûlots

           La seconde attaque a lieu dans la nuit du 11 au 12 avril 1809. Cela fait quelques jours déjà que les Anglais mouillent derrière l’île d’Aix, mieux protégée cette fois. La Royal Navy cherche en effet à bloquer les ports français, en réponse au blocus continental décidé par Napoléon.

           À ce moment-là, la rade abrite l’escadre de l’amiral Willaumez, qui doit rassembler une flotte avant de rejoindre les Antilles pour les ravitailler. L’occasion est trop belle pour les Anglais, qui décident d’attaquer.

           Ces derniers alignent 34 navires de combat et 40 de transport. Pendant plusieurs jours, ils préparent leur attaque sous l’oeil des militaires français. Tout annonce une attaque par des brûlots, des navires chargés de poudre auxquels on met le feu, avant de les laisser dériver vers les lignes ennemies.

           Mais côté français, on ne bouge pas, ou très peu. L’armée manque de matériel pour se protéger. Tout juste parvient-on à dresser une estacade (une barricade flottante), faite de bric et de broc. Enfin, 15 navires sont alignés en rangs serrés… ce qui leur sera fatal.

carte bataille brûlots
Situation avant la bataille des brûlots, le 11 avril 1809

           L’offensive anglaise est lancée à la tombée de la nuit. Plutôt que d’envoyer leur flotte, ils expédient une trentaine de brûlots sur les lignes françaises. Les navires, trop rapprochés, ne peuvent pas manœuvrer. La barricade flottante retient bien quelques brûlots, mais c’est sans compter l’arrivée du HMS Mediator.

           Les Anglais ont transformé ce navire de guerre en brûlot géant, et il détruit l’estacade. Le reste des bombes flottantes peut alors atteindre la flotte française, qui tente de fuir dans la désorganisation la plus totale. Certains vaisseaux tentent de riposter, mais la majeure partie des navires va s’échouer sur des rochers ou des bancs de vase. Les forts, quant à eux, n’ont presque pas l’occasion de riposter.

bataille brûlots
Destruction de la flotte française dans la rade des Basques – Thomas Whitcombe, 1817

          Le lendemain, la flotte anglaise fait bonne mesure en venant achever cinq navires impériaux aux canons. Les navires français survivants ne viendront même pas les secourir. Cette « bataille » marque profondément la flotte française, en plus de mettre un terme à un ambitieux projet de fort en mer.

La renaissance

          Mais cela n’empêchera pas l’Arsenal de Rochefort de fonctionner pendant de nombreuses années, avec succès. C’est ici que seraconstruit le premier navire à vapeur de la Marine française en 1829, le Sphinx, puis le prmeier sous-marin propulsé par un moteur en 1863 : le Plongeur.

maquette plongeur
Maquette du Plongeur, premier sous-marin propulsé par un moteur
construit à Rochefort en 1863

          L’Arsenal fermera ses portes en 1923, sa position dans l’estuaire rendant impossible la construction des navires militaires modernes. Il renaîtra presque 50 ans plus tard avec la rénovation de la Corderie Royale et la reconstruction de la frégate l’Hermione.

Section bonus

           Vous en voulez plus ? Voici les bonus liés au reportage « Les batailles de l’Arsenal de Rochefort ». Si vous ne l’avez pas vu, l’épisode est disponible ci-dessous. L’article et les photos sont publiés dans le journal L’Hebdo de Charente-Maritime (version PDF ici).

Le reportage vidéo