La météorite invisible de Rochechouart

La météorite invisible de Rochechouart

8 mars 2019 1 Par Pas Si Secret

             J’ai beaucoup hésité sur le titre à donner à cet article : “la météorite invisible de Rochechouart” ou “le volcan imaginaire de Charente” ? Si vous ne voyez pas le point commun, laissez-moi vous embarquer dans l’une des plus fascinantes enquêtes scientifiques de ces derniers siècles.

             Comme toujours, voici les liens vers les différents chapitres et les bonus :

Un volcan en Charente et Haute-Vienne

La NASA à Rochechouart

Petite météorite, grosse catastrophe

540 mètres de carottes

Observez et touchez des restes de météorites !

Infos pratiques

Le reportage vidéo

Les galeries photos

La carte interactive

Un volcan en Charente et Haute-Vienne

             Disons-le d’entrée de jeu : ce reportage parle de cailloux et d’une énigme, qui prend place entre Rochechouart (Haute-Vienne), Chassenon et Pressignac (Charente). Nous sommes alors en 1808 et des géologues essaient de dresser la carte de France. Arrivés à Rochechouart, ils se rendent compte d’un souci : les roches qu’ils trouvent ne devraient tout simplement pas être là.

Carte géologique des environs de Rochechouart et Chassenon.
Les zones bleues représentent les roches étranges trouvées par les géologues (©Géoportail)

             Sans être expert, on se rend compte sur la carte géologique qu’une zone présente des roches différentes de ce qu’il y a autour. Il s’agit en fait de brèches, des roches « cimentées » : différents fragments liés dans une sorte de ciment.

Découpe d’une brèche. On voit bien les différents types de roches collés ensemble dans une sorte de ciment.

             D’où peuvent venir ces intrus ? Plusieurs hypothèses sont avancées :

  1. Il s’agit de roches sédimentaires, donc dues à l’eau. Problème : les fragments devraient être arrondis (comme les galets, à cause de l’érosion), et pas acérés comme sur la photo.
  2. Ces roches ont été fabriquées par l’homme.
  3. C’est le résultat d’une activité volcanique.

             Les roches trouvées à Rochechouart sont semblables à ce qu’on trouve près des volcans (voir plus bas). Ainsi pendant 150 ans, la communauté scientifique penche pour un volcan, une hypothèse qui en ferait le volcan le plus à l’ouest du pays, à près de 150 kilomètres de la Chaîne des Puys. Ce dernier aurait disparu du paysage avec le temps, ne laissant que ses roches comme indices de son passage.

À gauche : une brèche trouvée à Rochechouart, d’origine encore inconnue.
À droite, une brèche volcanique, dont la composition est similaire.

             Si quelques experts avouent que ces roches posent quand même problème, il faudra attendre 1969 pour qu’un géologue français, François Kraut, ne trouve la solution.

La NASA à Rochechouart

             Ce dernier s’intéresse au site de Rochechouart au début des années 1930. Il penche dans un premier temps pour la théorie volcano-sédimentaire : des roches volcaniques érodées par des cours d’eau. Mais cela n’explique pas la structure particulière de certaines roches dans les brèches.

             Dans les années 1950, alors que la science des impacts de météorite a tout juste vu le jour, il se rend au cratère du Ries en Allemagne. Il observe de fortes ressemblances avec les roches de Rochechouart, notamment des cristaux de quartz « choqués », c’est-à-dire fissurés, qu’on doit à une énorme pression… comme celle d’un impact de météorite. Il retourne alors à Rochechouart en quête d’indices et trouve des cristaux de quartz choqués. Pour la première fois, on avance l’hypothèse d’un astéroïde pour expliquer ce terrain si étrange, qui résiste aux experts depuis 1808. Mais cela ne suffit pas à prouver cette nouvelle idée de manière irréfutable.

Photo de cristaux de quartz normaux à gauche, choqués à droite.

             François Kraut contacte alors Bevan French, un spécialiste des quartz choqués travaillant à la NASA, qui confirme l’hypothèse d’un impact d’astéroïde. Mais pour valider une bonne fois pour toutes cette théorie, il faudrait trouver des cônes de percussion : des structures en forme de cônes emboités à l’intérieur des roches. Ces formes ne sont dues qu’à des impacts de météorites (et aussi aux explosions nucléaires mais jusqu’à preuve du contraire, il n’y en a jamais eu à Rochechouart).

Des cônes de percussion dans une roche.
On peut voir les différents cônes imbriqués le suns dans les autres, pointant dans la direction de l’impact.

             Une équipe est envoyée sur place en 1969 pour trouver ces fameux cônes de percussion. François Kraut et Bevan French sillonnent les alentours de Rochechouart, Chassenon et Pressignac pendant six jours, sans rien trouver. Mais l’équipe finit par découvrir des cônes… dans un mur. Becky Fredriksson, membre de l’équipe, décrivait la trouvaille en 2006 :

À la fin de notre voyage en quête de cônes de percussion, nous étions découragés mais avons fait un dernier arrêt. Et voilà ! François [Kraut] se tenait le long d’un mur, quand nous nous sommes tous retournés et avons immédiatement vu les cônes dans le mur ! Nous cherchions dans les roches du paysage au lieu des maisons et des murets. Nous avons tous bien ri.

– Becky Fredriksson,
membre de l’équipe French-Kraut

             La découverte de ces cônes de percussion prouvait de manière irréfutable l’impact d’un astéroïde, mettant un terme à une énigme vieille de 160 ans. L’équipe met ainsi au jour le seul astroblème (le nom donné à l’ensemble des traces dues à un astéroïde) de France.

Petite météorite, grosse catastrophe

             Aujourd’hui, on en sait plus sur la météorite, même si de nouvelles études doivent encore préciser les estimations. En voici les données :

  • 1,5 à 2,5 kilomètres de diamètre
  • 6 milliards de tonnes
  • Vitesse à l’impact : 20 kilomètres par seconde
  • Puissance de l’impact : 14 millions de fois la bombe d’Hiroshima
  • Impact daté à 207 millions d’années
  • Composition : 75% de fer et 8% de nickel, donc originaire du cœur d’une petite planète
Conséquences de l’impact de la météorite si elle tombait aujourd’hui.
La carte interactive est en bas de page !

             La puissance de l’impact fut telle que la météorite s’est instantanément vaporisée, c’est-à-dire qu’elle est immédiatement passée de l’état solide à l’état gazeux, ne laissant plus aucune trace de l’astéroïde en lui-même. Le choc a transformé les roches jusqu’à 5 kilomètres en profondeur, et les débris projetés se sont mélangés et sont retombés, créant les fameuses brèches. Enfin, le cratère mesurait environ 20 kilomètres de diamètre (les toutes dernières estimations parlent même de 30 à 50 kilomètres, mais il reste à les confirmer).

Bien que petite, la météorite a absolument tout détruit à 100 kilomètres à la ronde, et tout ce qui pouvait brûler dans un rayon de 50 kilomètres a subi une combustion spontanée. « Aujourd’hui, si ça devait se reproduire, Angoulême, Limoges et Poitiers seraient rayées de la carte et toute forme de vie serait éteinte à Bordeaux, par exemple », indique Pierre Poupart, conservateur à la Réserve naturelle nationale de l’astroblème de Rochechouart-Chassenon.

540 mètres de carottes

             Comment une catastrophe aussi grande a-t-elle pu disparaître purement et simplement du paysage ? Grâce à l’érosion, qui a lissé le terrain en 200 millions d’années. C’est pour cela que l’énigme a été longue à résoudre : les maigres indices laissés sur l’astroblème ont compliqué la tâche des scientifiques, qui ont dû trouver LA preuve irréfutable que sont les cônes de percussion.

             Pour en savoir plus sur cet événement, une campagne de forages a été lancée en 2017 par la Réserve naturelle. Au total, 540 mètres de carottes (le nom donné aux échantillons, voir ci-dessous) ont été extraites du sol de huit sites différents. Le forage le plus profond, qui a eu lieu à Chassenon (Charente), a été effectué à 120 mètres de profondeur, les autres entre 60 et 65 mètres (galerie photos HD à la fin de l’article).

L’un des forages effectués en 2017 (© Espace Météorite Paul Pellas)
Une carotte extraite du sol. On remarque encore les roches cimentées entre elles.
(© Espace Météorite Paul Pellas)

             Ces carottes seront mises à disposition des scientifiques qui le souhaitent dans les prochains mois, pour poursuivre leurs recherches en dégradant le moins possible les échantillons. D’ores et déjà, il apparaît que le sous-sol est plus complexe que ce que les experts pensaient.

             Avec ces études, ils espèrent en savoir plus sur la composition exacte de l’astéroïde, la taille du cratère et la date de l’impact. De plus, les analyses aideront les scientifiques du monde entier à mieux comprendre les impacts en général, notamment les effets sur les minéraux et la libération d’eau… qui a pu conduire à l’apparition de la vie sur Terre ! « Mais ce ne seront que des indices, ce ne sera pas une réponse à l’apparition de la vie », tempère Pierre Poupart.

             Les résultats des études seront restitués à la communauté scientifique, mais aussi à l’Espace Météorite, siège de la Réserve naturelle, pour les expliquer au public.

Une partie de l’exposition permanente de l’Espace Météorite de Rochechouart.

Observez et touchez des restes de météorites !

             En attendant ces nouvelles études, vous pouvez déjà voir et toucher des débris de l’impact de Rochechouart. En effet, l’Espace Météorite propose une exposition qui explique l’origine des astéroïdes, la raison de leur chute sur Terre et les conséquences de leurs impacts. En plus de panneaux et films, vous pourrez voir et même toucher différentes roches des alentours de Rochechouart, les fameux cônes de percussion et un gigantesque morceau de brèche (les roches cimentées) venu du cratère de Vredefort, en Afrique du Sud.

À droite, la brèche de Vredefort, accompagnée de nombreux autres fragments sous vitrine.

             En plus de l’exposition et des roches, l’Espace Météorite propose également un sentier pour découvrir l’astroblème à travers une promenade dans l’ancien cratère, accessible toute l’année. Enfin, des animations et des ateliers sont organisés de mai à octobre/novembre autour de l’astronomie et de la géologie.

 

Espace Météorite
16 rue Jean Pavy
87600 Rochechouart
 
05 55 03 02 70
Reservenaturelle.rochechouart@pol-cdc.fr
Facebook : RNNastrobleme
 
Horaires
Octobre – mars
du lundi au vendredi de 10h à 12h et de 14h à 17h


Avril – juin et septembre
du lundi au vendredi de 10h à 12h et de 14h à 18h
le dimanche de 14h à 18h


Mi-juillet – mi-août
du lundi au vendredi de 10h à 12h30 et de 13h30 à 18h
le week-end et jours fériés de 14h à 18h

Le reportage vidéo

Galeries photos

La carte interactive

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