Le bunker secret de Rochefort

Le bunker secret de Rochefort

8 février 2019 2 Par Pas Si Secret

             Il y a tant à dire sur ce sujet ! Du coup, si vous voulez le lire en plusieurs fois, utilisez les liens ci-dessous pour reprendre là où vous vous êtes arrêté·e·s :

Les enfants ont joué dessus !

Le dernier bunker accessible

Visite guidée

« Je l’ai connu en meilleur état »

Une seule ouverture en 70 ans

BONUS : Galerie photos, panorama 360°, comparaisons avant/après


Les enfants ont joué dessus !

             Si la Seconde Guerre mondiale est parsemée d’événements marquants, deux ont eu lieu en Charente-Maritime et sont bien connus : la Poche de La Rochelle et la destruction quasi-complète de Royan. Mais ailleurs dans le département, d’autres villes ont subi les affres de l’Occupation. À Rochefort, ancien chantier naval de Louis XIV, l’Arsenal et ses industries aéronautiques ont attiré les Allemands qui y ont bâti des bunkers. Aujourd’hui oubliés, certains d’entre eux existent toujours, et les enfants Rochefortais ont même joué sur l’un d’eux pendant des années, sans même s’en rendre compte.

             Reprenons le fil de l’Histoire. Nous sommes en 1940 et Rochefort est occupée par les Allemands depuis le 23 juin. La ville est en effet un atout : si son Arsenal est à l’arrêt depuis 1927 (le fleuve n’est pas assez profond pour les bateaux modernes), elle compte toutefois deux grosses entreprises : Zodiac et Marcel Bloch.

L’Arsenal de Rochefort en 1922

             Les Allemands les réquisitionnent : Zodiac pour fabriquer les protections contre les avions utilisées à la base sous-marine de La Pallice (la zone portuaire de La Rochelle), et Bloch (futur Dassault Aviation) pour expédier des pièces à l’entreprise allemande Messerschmitt. Ces deux entreprises sont situées près de l’Arsenal, et le chemin de fer dessert la Corderie Royale (le bâtiment ayant servi à la fabrication de cordages, à l’époque) toute proche.

Photo aérienne prise en 1945, où l’on voit la Corderie Royale en orange et la zone industrielle de l’époque en turquoise.

Le dernier bunker accessible

             Rochefort a donc une importance industrielle, ce qui en fait une cible pour les bombardements. C’est pourquoi les Allemands construisent une série de bunkers pour protéger leur personnel : un à proximité de l’hôpital civil, qui est enterré sous le parking de l’école Zola depuis 1964 ; un autre derrière la Poste, condamné ; un autre à la Socea (devenue l’entreprise Stélia), qui servait à protéger les archives ; deux au port ; quelques-uns à la gare ; et un dernier près de la Corderie Royale.

Photo aérienne prise en 1947, après la destruction du site par les troupes allemandes.

             C’est celui-ci qui nous intéresse. Certainement bâti en 1942 (on n’a pas retrouvé de documents qui en attestent), c’est un gros bâtiment en béton de 30 par 14 mètres, dont les murs font deux mètres d’épaisseur. Ce genre d’abri était généralement construit selon le même modèle : un coffrage en bois dans lequel on coulait le béton. C’est pour cela que certaines parties ont l’apparence du bois, puisque le béton a parfaitement moulé son coffrage.

L’un des blocs de sanitaires dont le béton a parfaitement moulé le coffrage en bois.

             Si on omet l’épaisseur du béton, le bunker fait environ 260 mètres carrés. La bâtisse se situe le long du fleuve, sous l’aire des gréements : une structure qui imite le pont d’un navire, avec deux mâts, fermé depuis des années car devenu trop dangereux. Le bunker, très épais, lui a servi de fondation.

Visite guidée

             Mais n’allez pas imaginer un blockhaus comme ceux du Mur de l’Atlantique. Ce bunker-ci n’est qu’un abri de personnel. Il peut abriter environ 200 personnes en cas d’alerte, notamment de bombardement, pendant une certaine durée, d’où la présence de deux blocs sanitaires. À l’intérieur se trouvent quatre pièces identiques : longues, avec des bancs en bois le long des murs et au centre, sur lesquels les Allemands doivent patienter le temps de l’alerte. Le bunker est ventilé et l’électricité y est installée.

             Les deux entrées sont verrouillées par de lourdes portes blindées, aujourd’hui complètement rouillées. Détail intéressant : les portes intérieures ne sont pas alignées, mais en quinconce. En effet, si des soldats pénétraient dans le bunker, les lignes de tirs étaient coupées d’une pièce à l’autre, tout comme l’effet de souffle en cas d’explosion.

Plan de l’intérieur du bunker. En turquoise : les entrées. En orange : les sanitaires. En vert et marron : les pièces principales et les supports des mâts de l’aire des gréements, au-dessus (lire plus loin).

             Enfin sur le toit se trouvait une mitrailleuse montée sur rails, ainsi qu’un muret de protection, destiné à défendre l’abri contre l’aviation. On peut d’ailleurs la deviner sur les photos aériennes de l’époque (voir ci-dessus, le cercle sur le bunker). Mais Rochefort ne fut jamais bombardée et on n’a pas retrouvé de traces indiquant que l’abri ait réellement servi, sauf pour des exercices.

             Pour une visite plus détaillée de l’intérieur, rendez-vous sur le thread dédié sur Twitter (avec photos) ou déroulez le texte ci-dessous.

  • Rochefortais·e·s, vous avez joué, marché et couru dessus pendant 20 ans sans même vous en rendre compte. Aujourd’hui, je vous fais visiter le bunker secret de @Rochefort ! Une histoire à dérouler #thread. (Temps de lecture estimé : 5 minutes) (1/24)
  • Vous êtes le long de la Charente. On est en Décembre, il fait beau et pas trop froid. Vous rejoignez le guide qui vous attend devant une grande structure en béton et en bois, d’où deux vieux mâts s’élèvent vers le ciel. Vous l’avez reconnue : c’est l’Aire des gréements. (2/24)
  • L’entrée est cadenassée, même si le portail n’est plus en très bon état. En effet, l’aire a mal vieilli et elle est devenue dangereuse. Finis les après-midis à faire jouer les enfants à bord ! En même temps, vous n’êtes pas là pour monter mais pour descendre. (3/24)
  • Le guide déverrouille l’accès et vous pénétrez sur les lieux. Vous suivez le chemin en bois jusqu’à une grille dans le sol. Vous ne l’aviez pas remarquée, cette grille, captivé·e que vous étiez par les mâts et le pont abandonné de l’Aire. (4/24)
  • Un technicien de la Ville ouvre une portion de la grille, qui vous dévoile une échelle. Vous descendez mais attention à ne pas glisser, l’échelle est fine ! (5/24)
  • Vous vous retrouvez sous les grilles, deux bons mètres sous le sol, dans un passage étroit le long d’un mur bétonné. À quelques pas à gauche, devant vous, une entrée dans ce bloc immense. Une lourde grille est ouverte : vous entrez. (6/24)
  • Heureusement que vous aviez prévu des bottes ! Vous pataugez en effet dans de l’eau marron, et chacun de vos pas soulève un nuage de vase. Des débris jonchent le sol : des feuillages, du bois… Mais vous ne voyez rien car l’eau est loin d’être transparente. (7/24)
  • Vous avancez lentement dans le bâtiment, en tâtonnant avec vos pieds pour ne pas trébucher. Devant vous, deux ouvertures : une en face, une à gauche. Vous prenez celle d’en face. (8/24)
  • Vous vous retrouvez dans une petite pièce avec trois cabines sans porte alignées sur la gauche. Ce sont les sanitaires : un espace où les soldats allemands pouvaient se doucher et aller aux toilettes. Mais il ne reste plus rien, à part des débris et les cloisons. (9/24)
  • En revanche, l’eau est plus haute qu’ailleurs. Heureusement, votre guide vous arrête : deux centimètres de plus et vous noyiez vos chaussettes ! Vous revenez donc sur vos pas et entrez dans la seconde pièce. (10/24)
  • Là, vous restez pantois·e. Une grande pièce, d’environ 10 mètres de long pour 5 de large, vous accueille. Elle est noyée sous quelques centimètres d’eau et jonchée de morceaux de bois très abimés. (11/24)
  • À droite, un gros assemblage métallique est riveté au plafond, et un énorme bloc de béton gît au sol. C’est le support du premier mât, celui de l’Aire des gréements que vous avez vue en arrivant. Tiens, vous remarquez aussi de drôles de stalactites… (12/24)
  • … et des traces au plafond. On dirait du bois, blanchi par les années. Mais non : c’est bien du béton, mais il a pris la forme du coffrage en bois utilisé pour couler le bunker. L’illusion est saisissante ! (13/24)
  • En face, une autre ouverture vous attend. Elle est décalée par rapport à la porte que vous venez de prendre. Curieux… Vous y passez, en faisant toujours attention où vous mettez les pieds. (14/24)
  • Vous arrivez dans une pièce identique. Mêmes dimensions, mêmes débris… mais pas de support de mât. En face, une autre ouverture, elle aussi décalée. La pièce est identique, même si les débris sont plus nombreux. Ce sont des bancs. (15/24)
  • Vous entrez dans la quatrième pièce. C’est la même que les autres, à ceci près qu’il y a le second support de mât. D’ailleurs, le guide vous signale que bloc de béton au sol est intact. Ça donne une idée de l’épaisseur du plafond ! (16/24)
  • Vous pataugez dans l’eau vaseuse depuis une bonne demi-heure et vous notez qu’il ne fait pas froid, même pour un mois de Décembre. L’air est respirable normalement, il n’y a pas d’odeur gênante. Mis à part les explications du guide qui résonnent, tout est calme. Presque reposant. (17/24)
  • Dernière porte à passer, et vous vous retrouvez dans le même vestibule qu’à l’entrée : à droite, un autre bloc de sanitaires ; à gauche, la sortie. Mais celle-ci ne comporte pas d’échelle. Demi-tour donc pour retraverser le bunker. (18/24)
  • « Attention aux portes ! », signale le guide. En effet : les lourdes portes blindées sont toujours là, mais elles ont bien rouillé en 70 ans. Certaines ont tellement travaillé que des tiges en métal dépassent, comme des pieux. Gare aux blessures ! (19/24)
  • Vous regagnez la sortie en silence. Seul le bruit de l’eau remuée par vos bottes vous accompagne, avec cette sensation de caisson. D’ailleurs, si vous éteigniez votre lampe, vous seriez dans le noir complet. Mieux vaut ne pas être claustrophobe ! (20/24)
  • Vous finissez par atteindre le passage extérieur, qui longe le bunker. Vous traversez l’entrée aux murs épais, remontez l’échelle en faisant attention, puis la grille se referme. (21/24)
  • Vous quittez les lieux et contemplez une dernière fois l’Aire des gréements. Mais cette fois, vous savez que le véritable trésor n’est pas le bateau pirate en surface, mais cet incroyable bunker à moitié enterré. (22/24)
  • Vous sortez de l’Aire. Le technicien verrouille à nouveau l’accès. Vous vous retrouvez devant le fleuve, avec les mouettes qui virevoltent toujours. L’expérience était incroyable, hors du temps. Mais ça fait quand même du bien de retrouver le ciel. #FinDuThread (23/24)

« Je l’ai connu en meilleur état »

             Quand les Allemands quittent la ville en 1944, ils incendient la Corderie Royale pour ne pas laisser un site industriel aux mains des Alliés. Le bunker, lui, reste à l’abandon. Les enfants viennent y jouer, à l’image de Charles Mangeant, technicien de la Ville :

J’étais tout gamin et on venait jouer ici. Dessus, il y avait une tourelle et on s’amusait avec, puis on descendait dedans. C’était visible. Il y avait les bancs dans chaque pièce, agrafés l’un à l’autre : les gens devaient se mettre dos à dos. En entrant, il y avait deux douches et deux WC, et au fond aussi. Il était complet, en très bon état, puis il s’est dégradé tout doucement.

             À cette époque, l’Arsenal détruit est déserté par les Rochefortais·e·s. C’est un lieu envahi par la végétation, démoli et loin du centre-ville. Quant au bunker, puisque ce n’est qu’un abri à l’architecture banale, il ne marque pas les esprits et tombe peu à peu dans l’oubli.

La Corderie Royale détruite, ici dans les années 1950

             Lorsque le site est réhabilité dans les années 70, le projet du Jardin des Retours voit le jour. Il s’agit de restaurer la Corderie Royale et le parc tout autour. C’est pour cela qu’en 1991, l’aire des gréements est construite : une plateforme qui reproduit le pont d’un navire avec deux mâts. Mais pour ériger l’aire, il lui faut des fondations. On se tourne alors vers le bunker, toujours présent le long du fleuve et pour cause : on ne peut pas le démolir facilement. En effet, il faut beaucoup d’explosif pour supprimer une bâtisse pareille, et le risque d’endommager la Corderie Royale tout juste restaurée était trop grand.

             Dès lors, des milliers de personnes défileront sur cette aire et des enfants y joueront, sans même se douter que la plateforme sous leurs pieds est en réalité un bunker datant de la Seconde Guerre mondiale.

Une seule ouverture en 70 ans

             Depuis le départ des Allemands en 1944, le bunker n’a jamais été ouvert au public (si l’on met de côté la période où il était complètement abandonné). C’est en 2014, pour le 70e anniversaire de la libération de Rochefort, qu’une visite fut organisée. Une véritable découverte pour les habitants qui avaient complètement oublié son existence.

             Mais depuis, le bunker est resté scellé. Aucune autre visite n’est prévue. Mais pour le découvrir et vous imprégner de son ambiance, jetez un œil à la vidéo et explorez-le grâce aux différents bonus ci-dessous. Bonne visite !

Bonus

La visite en vidéo

Galeries photos

Panorama 360°

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